Originaire de : Saint-Denis, La Réunion
Portrait
J'ai appris à lire les visages bien avant de savoir lire les mots.
À l'école, à La Réunion, je ne suivais pas. Les lettres bougeaient. Les copies revenaient rouges. On a fini par poser des mots sur mon cas : dyslexique, dysorthographique, précoce, haut potentiel intellectuel. Quatre étiquettes qui auraient dû tout expliquer. Elles n'ont rien expliqué du tout.
Autour de moi, personne ne savait quoi en faire. Alors on a fait ce qu'on fait souvent avec ce qu'on ne comprend pas. On a conclu que je ne travaillais pas assez. J'ai passé dix ans à entendre que j'avais des capacités et que je les gâchais. Vous savez ce que ça fait, à un gamin, d'être intelligent et de rater quand même ? Ça fait douter de tout. Pas de l'école. De soi.
Le dessin, lui, ne m'a jamais demandé d'épeler.
Après le bac, je suis parti. Paris, une école d'art. Pour la première fois, ce que je voyais dans ma tête valait quelque chose sur le papier. J'ai compris là que le problème n'avait jamais été mon cerveau. C'était le format qu'on lui imposait.
À vingt-cinq ans, mon corps a lâché. Des années de soucis de santé, puis un diagnostic de cancer. On ne prépare pas ça. Tout ce que j'avais mis des années à construire s'est arrêté d'un coup. J'ai perdu le fil une deuxième fois, et celle-là ne venait pas d'un système scolaire. Elle venait de moi.
Ce que la maladie m'a appris, je ne le souhaite à personne. Mais je ne l'échangerais pas. Elle m'a retiré le luxe de faire semblant.
Je suis reparti de zéro à Berlin. Sans réseau, sans plan, sans métier. Et je me suis mis à la cuisine.
Ce n'était pas un repli. La cuisine, c'est le seul endroit que j'ai trouvé où mon hypersensibilité travaille pour moi au lieu de me coûter. Je sens des choses que d'autres ne sentent pas. Un déséquilibre dans une sauce, une texture qui va tourner, une salle qui décroche. Pendant vingt ans, cette sensibilité m'a mis à terre. Aujourd'hui, c'est mon outil de travail. Rien n'a changé chez moi. Ce qui a changé, c'est le contexte.
Voilà ce que je veux dire aux jeunes des outre-mer qui se sentent coincés.
L'école ne mesure pas votre valeur. Elle mesure votre compatibilité avec un format, à un moment donné. On vous laisse croire que c'est la même chose. Ça ne l'est pas.
Votre lenteur sur certaines choses, votre vitesse sur d'autres, cette sensibilité qu'on vous dit excessive : ce sont des données, pas des défauts. Elles vous disent où vous êtes utile. Le travail n'est pas de les corriger. C'est de trouver l'endroit où elles deviennent rares.
Ça m'a pris vingt ans, un exil et une maladie grave. Vous n'avez pas besoin d'attendre aussi longtemps.
Il me manquait une seule chose : quelqu'un devant moi, avec le même profil, qui s'en était sorti. Je ne savais pas que c'était possible. Personne ne me l'avait montré.
C'est pour ça que je suis là.
Masterclasses
Transformer sa singularité en force
Remy a été diagnostiqué très tôt : dyslexique, dysorthographique, à haut potentiel. Le diagnostic n’a rien changé. L’école est restée un échec, année après année, jusqu’au bac. Il a quitté La Réunion, est passé par une école d’art à Paris, a été arrêté net par la maladie à vingt-cinq ans, puis a tout repris à zéro à Berlin, en cuisine. Sa thèse est simple. Il n’a rien corrigé chez lui. Il a changé de terrain. Ce qui le mettait en échec en classe est devenu son outil de travail au poste : la sensibilité, la vitesse de perception, la pensée qui ne va pas droit. La séance part de son parcours et bascule sur le vôtre. Comment repérer un trait qu’on vous a présenté comme un défaut. Comment tester s’il devient une compétence rare dans un autre contexte. Comment tenir quand le contexte, lui, ne bouge pas encore. Compétences travaillées : Créativité, Conscience, Corps.
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